La veille des élections


Nous sommes arrivés hier dans la communauté de Chalatenango, là où se trouve le Centro de votacion (centre de vote) que nous allons observer. Nous avons rencontré les membres de la Junte électorale municipale (JEM), qui nous ont fait visiter le centre de vote, et qui nous ont expliqué la manière dont se déroulera la circulation et de quelle manière les gens vont se présenter pour voter. On nous a appris entre autres que le Padron de busqueda (registre où les gens cherchent leur nom pour savoir à quelle table ils iront voter) sera présenté sur ordinateur, version électronique. De plus, le sens de la circulation sera inversé pour faciliter l’entrée dans le centre de vote, et aussi parce que les bureaux de l’un des partis se trouvait devant l’arrêt d’autobus. C’est la Junte électorale départementale (JED) qui a préparé le plan, puisque la JEM, composée de 2 membres de chaque parti, ne pouvait s’accorder sur la manière dont allaient se dérouler les choses.

Aujourd’hui, ce fut au tour des partis politiques. C’est là que nous avons pu prendre le pouls des deux camps sur ce qui selon eux nous devrions attacher une attention particulière. Les deux points les plus litigieux furent sans doute un barrage routier dans le canton de Guarjila et la décision d’inverser le sens de la circulation à Chalatenango le jour des élections.

Nous avions aussi deux questions à poser aux partis. D’abord, il faut savoir qu’au Salvador, le vote n’est pas résidentiel. C’est-à-dire que les tables de votes sont toutes regroupées dans un centre de vote et que toutes les communautés environnantes doivent se rendre à ce centre pour pouvoir voter. Par exemple, au centre de vote de Chalatenango, il y aura plus de 50 tables de vote regroupées dans un quadrilatère fermé à la circulation. Certains citoyens auront à se transporter sur plus de 20 kilomètres pour pouvoir exercer leur droit de vote. Nous avons donc demandé aux deux partis ce qu’ils pensaient de la possibilité d’un vote résidentiel. Nous avons aussi voulu savoir quelles mesures chacun d’entre eux allaient prendre pour amener les citoyens de leur cantons jusqu’à Chalatenango, puisqu’aucun transport public gratuit n’a été organisé par le Tribunal suprême électoral (TSE).

Le premier rendez-vous était donc prévu avec le maire de Chalatenango, M. Rigoberto Mejia, du parti ARENA. Nous l’avons rencontré dans le bureau du parti , situé à 100 mètres du centre de vote, tel que le prévoit le code électoral. Selon le président de la JEM, M. Mejia a remporté la mairie en janvier avec une majorité de 35 votes (90 selon la Croix rouge). M. Mejia avait plusieurs inquiétudes, entre autres en ce qui concerne l’inversion de la circulation et le barrage routier à Guarjila. Selon ses dires, cette mesure pourrait ralentir le processus et ainsi décourager certains citoyens de voter, puisque pour entrer dans la ville, les autobus devront monter la pente très abrupte que l’on descend normalement pour en sortir.

Pour ce qui est du barrage routier, selon M. Mejia les membres du parti FMLN bloquent la route de Guarjila en direction de Chalatenango depuis huit jours sous prétexte que des Honduriens viendraient pour voter. Bien que les gens n’y soient pas détenus, on demande systématiquement le document d’identification à toute personne voulant passer, ce qui selon lui n’est pas conforme à la loi électorale. Pour M. Mejia, c’est aussi une forme d’intimidation contre les militants arenistes. Pour la question du vote résidentiel, M. Mejia croit que ce serait une bonne option puisque c’est plus facile pour les urnes de se rendre là où les gens vivent que l’inverse. Pour pallier au fait que les gens doivent se déplacer, le parti ARENA a prévu différents moyens de transport, comme des autobus, des micro-bus, des taxis et des camions.

Ce fut ensuite au tour du parti FMLN, qui se trouve aussi à 100 mètres du centre de vote, mais dans la direction opposée, pour éviter, selon la JEM, toute confrontation le jour des élections. La discussion fut centrée essentiellement sur les mêmes points. C’est d’ailleurs Mme. Suyapa Ortega, coordonnatrice de l’observation électorale au sein du FMLN, qui est allé de l’avant avec ses inquiétudes au sujet du vote étranger. Selon Mme. Ortega, plusieurs Honduriens sont inscrits illégalement au registre électoral et détiennent un document d’identification qui leur permet de voter. C’est pour cette raison que des partisans du FMLN du canton de Guarjila ont établi une vigile citoyenne pour empêcher les Honduriens de se rendre au centre de vote. Puisque qu’à la frontière, les douaniers ne font pas ce travail, Mme. Ortega estime nécessaire que les citoyens le fassent. Elle ajoute qu’une campagne a été menée aux Honduras avant la période électorale pour décourager les honduriens de venir voter au Salvador et ainsi laisser aux salvadoriens le soin de décider pour eux-mêmes. Elle ajoute également que depuis deux jours, la police nationale a pris part à l’opération pour qu’elle se déroule pacifiquement. Au sujet de l’inversion du sens de la circulation, Mme. Ortega est d’avis qu’aux dernières élections, les gens descendaient des bus devant le bureau d’ARENA. Elle soutient que les arenistes les faisaient entrer, leur offrait des rafraîchissement et procédaient à l’achat de votes. C’est pour cette raison que le FMLN a revendiqué que cette situation se résorbe.

Au sujet du vote résidentiel, Mme. Ortega partage l’avis de M. Mejia, puisque comme lui elle pense que le vote serait beaucoup plus accessible si les urnes étaient situées dans chaque communauté. Pour ce qui est du transport, il est difficile d’en évaluer le nombre, mais le FMLN a organisé différents moyens dans chaque municipalité, et on se fie aussi sur la solidarité entre citoyens. Elle ajoute que le parti ARENA a tenté de décourager certains transporteurs de se rendre dans les zones dites rouges (qui votent pour le FMLN).

Dans l’après-midi, nous avons visité une organisation dans Guarjila, qui nous a décrit en profondeur l’opération que les deux partis appellent soit barrage routier ou vigile citoyenne. Si on ne sait pas dans quel camp la balle s’arrêtera, on sait que pour l’instant, elle est dans celui des citoyens. Et chacun des deux partis s’entend pour dire qu’ils préfèreraient que les élections aient lieu dans le calme et sans violence. Que le peuple décide!

Momentum historique

Déjà 5 jours passés au El Salvador et nous prenons conscience du « momentum » historique auquel nous sommes convié-e-s. Nous touchons l’aboutissement d’un projet qui se déploie depuis 1 an et demi, à égrainer les réunions, les recherches de financement, la mise en réseau, etc. Nous baignons dans l’effervescence et dans le bouillonnement partisan. Nous écoutons les Salvadoriens et les Salvadoriennes issu-e-s de différents milieux, et représentant-e-s de diverses instances, associatives ou gouvernementales, nous parler du contexte social, du déroulement des deux campagnes, celles municipales et législatives de janvier et la campagne présidentielle qui culminera le 15 mars. Nous avons tenter d’illustrer le carnaval de la « partisanerie », les actes de violence de certain-e-s militant-e-s, les pressions exercées sur l’électorat. Chacun, chacune, nous racontent les histoires de fraude passées ou à anticiper. Plusieurs affichent leur parti pris en évoquant avec passion leurs point de vue.Jamais depuis la signature des accords de paix (ce qui représente 7 scrutins) la « gauche » et la « droite » [1] politiques ne se sont livrées une lutte aussi chaude. Nous assistons à une importante augmentation de la participation citoyen-ne-s et à une recrudescence marquée de l’intérêt pour cette course au pouvoir.

La polarisation des votes distribués entre le parti FMLN et le parti ARENA a, pour ainsi dire forcé le retrait des autres candidats d’organisations majeures soit le PCN et le PDC, qui maintiennent toutefois leur présence à l’assemblée législative à travers les sièges de leurs député-e-s. Ces organisations se sont ralliées à l’un des deux partis majoritaires pour mener la course à la présidence, en fonction de leur tangente idéologique.
La stratégie employée actuellement vise donc la canalisation des votes dans une course bipartite, à travers la formation de coalitions d’intérêts.

Il est intéressant de constater que cette manière de procéder contraste avec les stratégies politiques employées au Québec, par exemple, par les partis indépendantistes, qui ont, depuis les dernières années, eu tendance à diviser l’électorat par la formation de différents partis prétendant défendre des programmes davantage polarisés idéologiquement.Néanmoins, il faut garder en tête que les formations minoritaires au El Salvador se sont laissés séduire, dans le passé, comme elles le font cette fois ci encore, par le parti, entre le FMLN et l’ARENA, le mieux positionné au terme de cette « importantissima » (très importante) élection.
Travestisme idéologique et-ou opportunisme stratégique, cette culture politique sera, sans aucun doute, l’un des éléments qui risque d’être déterminant dans cette course fascinante, ce « momentum » historique salvadorien.

11 mars - Rencontre avec la mission d'observation de l'Union européenne


Le 11 mars, nous avons rencontré à San Salvador Messieurs Andreas Jordan et Antonio Cañas, représentants de la mission d’observation électorale internationale de l’Union européenne. L’UE a été l’une des trois organisations à être invitée par le gouvernement salvadorien à titre de mission officielle* à venir observer les élections de janvier ainsi que celles qui auront lieu ce dimanche. La mission de l’UE réunit 42 observateurs de 23 pays. C’est la première fois que l’UE est invitée à venir observer les élections au El Salvador et elle couvre les 14 départements que compte le pays.

L’UE déploie au El Salvador une mission à trois niveaux :

1- En premier lieu, elle déploie une équipe centrale qui arrive sur le terrain 6 à 8 semaines avant les élections.

2- Elle se compose également d’une mission est de longue durée qui débute les observations sur le terrain 5 à 6 semaines avant les élections

3- Enfin, elle déploie des observateurs de courte durée qui effectuent une observation au El Salvador depuis le 11 mars et ce, jusqu'au 24 mars.

Les droits et les responsabilités des membres de la mission de l’UE sont déterminés selon les termes d’un contrat conclu entre le gouvernement salvadorien et l’UE. À titre d’observateurs officiels, ils ont le droit d’observer les activités menées dans le centre de transmission des résultats au Tribunal suprême électoral (TSE) outre le fait d’avoir le droit d’observer le déroulement du vote et le scrutin final comme les observateurs des autres catégories. Ils ont aussi pour mission de faire des recommandations aux instances électorales salvadoriennes pour améliorer la transparence et le caractère démocratique du processus électoral salvadorien. Cependant, ces recommandations n’ont pas force contraignante. Dans le cas des présentes élections, l’UE n’a pas pour mission de réaliser des sondages ni de réviser le registre électoral.

L’UE a produit son rapport d’observation préliminaire des élections de janvier 10 jours après le jour du scrutin. Quant au rapport d’observation préliminaire des élections de dimanche prochain, il devrait être disponible dès le 18 mars, après la conférence de presse de la mission le 17 mars.

En général, la mission de l’UE considère que les élections de janvier dernier se sont déroulées dans le calme malgré certains cas de violence politique entre partisans des deux partis majoritaires (FMLN et ARENA). Les principales observations de la mission de l’UE lors de ces élections sont résumées dans les lignes suivantes :

- les partis politiques n’ont pas tous eu un accès égal aux médias de masse

- les partis politiques n’ont pas eu un accès égal aux sources de financement

- les membres du TSE ne devraient pas avoir la double fonction administrative et judiciaire

- tous les partis s’entendent sur le caractère désuet de la loi électorale et sur la nécessité de la réformer, notamment en matière de plafonds du financement des partis et des campagnes électorales

- le vote résidentiel aurait avantage à être implanté

- les Salvadoriens et les Salvadoriennes vivant à l’extérieur du pays (plus de 2 millions) devraient avoir le droit d’exercer leur droit de vote

- le TSE a éprouvé des difficultés à sanctionner les violations de la loi électorale qui sont survenues lors des élections de janvier. Notamment, il n’a pas été en mesure de sanctionner les partis politiques pour s’être livrés à une campagne électorale qui s’est étendue sur 1 an plutôt que sur les 4 mois prévus par la loi électorale.

Selon le CIS, jamais une telle mission d’observation électorale internationale n’avait reçu autant d’attention au El Salvador, d’où l’importance pour nous de partager ses observations préliminaires. Cependant, nos interlocuteurs de la mission de l’UE ont affirmé l’importance de porter également toute l’attention nécessaire aux missions d’observation nationales plus nombreuses et qui contribuent davantage à la démocratie du pays en ce qu’elles sont composées de membres de la société civile salvadorienne.

* Il existe 3 catégories de mission d’observation électorale internationale selon le règlement du TSE : les observateurs officiels directement invités par le gouvernement, les observateurs en visite qui demandent la permission au TSE de venir observer les élections et qui acquièrent leur accréditation et les observateurs invités par les partis politiques. Nous nous classons selon la deuxième catégorie.


10 mars - Irrégularités, stratégies et réformes électorales


Rencontre avec Magistrat Eduardo Urquilla du Tribunal suprême électoral








Rencontre avec des représentants de la société civile (FESPAD, Caritas El Salvador, CRIPDES)



Après avoir rencontré l'un des cinq magistrats du Tribunal suprême électoral, Monsieur Eduardo Urquilla, nous avons eu un entretien avec l’ambassadrice du Canada, Madame Claire Gauvin. Nous avons ensuite rencontré des représentants de la société civile avec qui nous avions établi des liens préalables au cours de la mise sur pied de ce projet. Ces représentants provenaient de Caritas El Salvador, de la Fundacion de Estudios Para la Applicacion de Derechos (FESPAD), de Mesa et de Cripdes. Tous ces interlocuteurs nous ont livré leurs impressions de la conjoncture électorale salvadorienne.

Ce qui est ressorti de ces rencontres est, d'une part, les stratégies mises de l'avant par les partis politiques au cours de la campagne et les irrégularités observées lors des élections municipales et législatives de janvier 2009. D'autre part, nos interlocuteurs nous ont mis au parfum des recommandations qui ont été formulées, avant et depuis les élections de janvier, afin d'assurer un niveau de transparence supérieur de celles à venir.

4 226 479 électeurs sont inscrits sur les listes électorales en vue des élections du 15 mars prochain. De ce nombre, on estime que 80 000 à 100 000 de ces personnes sont mortes ou ont quitté le pays. Certaines recommandations ont été formulées en vue de remédier à ces irrégularités du registre électoral. Notamment, il a été fait mention de mettre sur pied de meilleures méthodes de vérification des registres. Pour assurer une plus grande transparence, plusieurs acteurs dont le Tribunal suprême électoral et la mission d’observation de l’Union européenne recommandent aussi que tous les partis politiques aient un accès égal au registre.

Au El Salvador, l’attribution du lieu de vote n’est pas fondé sur le lieu de résidence mais plutôt sur l’ordre alphabétique du nom de famille des électeurs. Ainsi, un électeur peut se trouver dans l’obligation de se déplacer plusieurs kilomètres de son lieu de résidence pour exercer son droit de vote le jour des élections. Pour se rendre au bureau de vote qui lui est assigné, il devra souvent emprunter les transports fournis par les partis politiques affichant les couleurs de ceux-ci. Ces caractéristiques du système électoral salvadorien ne sont pas sans conséquence. Entre autres exemples, elles créent des obstacles au droit de vote des Salvadoriens et des Salvadoriennes, particulièrement, à leur droit au vote secret. De plus, lors des élections de janvier, plusieurs sources disent avoir reçu des plaintes selon lesquelles des étrangers munis de cartes d’identification, auraient voté dans certaines municipalités. À San Isidro dans le département de Cuscatlan, des bureaux de vote auraient même été fermés et les élections avortées afin d'empêcher des fraudes pouvant résulter du vote d'étrangers. S’il existait le vote résidentiel, non seulement les centres de vote seraient plus accessibles, mais les possibilités que des étrangers puissent venir voter seraient rendues difficiles.

Un autre problème majeur ayant été soulevé au cours de ces entrevues est le silence de la loi électorale par rapport au financement des partis politiques et au plafond des dépenses liées aux campagnes électorales. Ces réalités du système électoral salvadorien créent un désavantage pour les partis politiques ayant moins de moyens financiers, un argument par ailleurs soulevé par la mission d’observation de l’Union européenne. Le fait que les élections aient été divisées en deux moments soit, les élections municipales et législatives en janvier et les élections présidentielles en mars, accentue ce désavantage puisque les partis politiques doivent se livrer à deux campagnes électorales, ce qui engendre des coûts supplémentaires. Notons au passage que le Tribunal suprême électoral n’a pas accès aux dépenses liées aux campagnes menées par les partis.

Un autre sujet de préoccupation pré électoral est celui de la composition partisane du Tribunal suprême électoral et de la double fonction, administrative et judiciaire, de ses membres. Une des premières recommandations de la mission d’observation de l’Union européenne de janvier a été la séparation de ces pouvoirs afin d’éviter que les magistrats du Tribunal soient à la fois juges et jury. Nos interlocuteurs du Tribunal et de la société civile ont également dénoncé le fait que la formation du personnel des bureaux de vote soit dispensée par les partis politiques et non par le Tribunal lui-même et que la réalisation des cartes d’identification des électeurs était sous la responsabilité dune compagnie privée du nom de Docusal.

Enfin, d’autres critiques ont été formulées à l’effet que les deux partis politiques qui s’affronteront ce dimanche ont violé la loi électorale en se livrant à une campagne qui s’est étendue sur 1 an plutôt que sur les 4 mois prévus par la loi. Certains dénoncent aussi l’impossibilité pour les Salvadoriens et Salvadoriennes à l’extérieur du pays (environ un tiers de la population) à exercer leur droit de vote, les pratique d'achat de votes et les pressions exercées par certains employeurs sur leurs employés afin de les inciter à voter pour l'un ou l’autre des partis en lice.

Toutes ces caractéristiques du système électoral salvadorien auront sans aucun doute un impact majeur sur les élections de dimanche prochain étant donné le faible écart entre les deux candidats dans les sondages. Dans une telle conjoncture, chaque vote sera primordial pour chacun des partis.